Interviews

Paroles d’auteurs • Valérie Perrin

Tardivement, j’ai découvert Les oubliés du dimanche lors d’un voyage à Vienne. Ce roman m’a chamboulé. En même temps, j’apprenais la sortie future de son deuxième roman, Changer l’eau des fleurs que j’ai lu dès sa sortie et qui a été un coup de foudre littéraire. Valérie Perrin a accepté de répondre à quelques uns de mes questions concernant ses romans, son travail d’écriture.

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N°1 : Votre premier roman, Les oubliés du dimanche, a eu un franc succès à sa sortie il y a trois ans. Justine, une aide-soignante, écoute les histoires des petits vieux qu’elle soigne. Particulièrement, l’histoire d’Hélène, qui est très touchante. Comment avez-vous eu l’inspiration d’écrire cette histoire d’aller/retour dans le passé ? Quels ont été les éléments déclencheurs qui ont donné vie à ces premiers personnages ?

Ce qui fait que je suis allée au bout de ce roman, c’était l’histoire de la mouette. C’était quelque chose qui était une obsession pour moi. Raconter l’histoire d’une femme ou d’un homme qui serait relié à un oiseau. Un homme ou une femme, dans une famille ou dans une histoire d’amour, qui puisse se prêter cet oiseau. C’est vraiment parti de là et après j’ai eu envie de parler de la vieillesse, mais d’une façon différente. D’écrire une histoire où les gens penseraient la personne qui est âgée, qui est dans ce lit et qui ne bouge presque plus, qui est diminuée physiquement. Elle a été un homme, une femme passionnée avec une histoire magnifique.

Je voulais que ce soit à travers le regard d’une jeune fille un peu rock’n’roll comme Justine. Très jeune. Je trouvais que c’était magique. J’adorais l’idée de parler de la vieillesse et de l’amour à travers le regard d’une jeune femme de 20 ans. Après j’ai décliné, une histoire d’amour interdite, passionnée, les amours qu’on ne voit pas tout de suite. Je crois que mes décors sont des prétextes à. Dans mon premier roman, le décor est une maison de retraite mais c’est un prétexte à parler d’amour et le deuxième se passe dans un cimetière et c’est aussi un prétexte pour parler d’amour.

N°2 : Si Justine a un rapport particulier avec les personnes âgées, Violette en a un avec les personnes décédées. Pour autant, ce qui prime dans vos romans, c’est la manière dont vous abordez la vieillesse et la mort. Ce n’est jamais larmoyant. Comment aborder cette thématique de la fin de vie, de la mort ?

Oui, Violette a un rapport très fort avec les personnes disparues et ceux qui restent. Ceux qui restent qui viennent chez elle. J’essaie toujours de transformer les faits, de transformer les choses. C’est-à-dire que dans les situations qui peuvent être dramatiques, j’essaie d’aller voir cette petite fleur qui pousse malgré la tempête. J’essaie toujours d’aller regarder le petit détail, la poésie, même dans ce qu’il y a de plus dur. Y’a quand même un optimisme absolu dans mes deux romans, je pense. Même si je ne tombe absolument pas dans le feel-good book, j’essaie de trouver la beauté là où on n’imagine pas qu’elle se trouve.

Mes romans sont très proches de la vie. C’est-à-dire que c’est vraiment le drame qui côtoie le loufoque et le drôle et je crois que c’est ça la vie. On n’est pas tout le temps en train de pleurer, on n’est pas tout le temps en train de rire. Il y a une sorte de mélange de genre. C’est ça la vie, c’est les naissances, c’est les disparitions. C’est les bonnes nouvelles, c’est les mauvaises nouvelles. Je pense que mes romans ressemblent à la vie des gens et c’est pour ça que ça les touche autant. Parce que je vois bien, le nombre de gens qui m’écrivent des témoignages d’amour suite à la lecture de Changer l’eau des fleurs ou des gens qui sont en deuil et qui me disent que ça leur a fait un bien fou, qu’ils pensent tous les jours à Violette ou bien à ce qu’elle aurait fait dans telle ou telle situation.

Je n’ai pas de recette, j’essaie d’être la plus sincère possible et c’est aussi ma façon de voir les choses. Vous aurez beau me mettre des coups de pieds, je sais que je vais me relever et je pense que Violette, elle est comme ça aussi. Elle aurait dû mourir 10 fois…

N°3 : Il y a d’autres thématiques abordées dans Changer l’eau des fleurs et il y a aussi le regard porté sur le cimetière, sur la mort et le métier de garde-cimetière. Ce n’est plus tellement sombre, au contraire. Vous pouvez nous parler un peu de ces thématiques ?

Il y a quelque chose qui est très important dans ce roman, c’est les rencontres. Il y a des belles rencontres. Elle a fait quelques belles rencontres qui ont complètement changé sa vie. Je pense qu’on est tous plus ou moins constitué de ces rencontres-là. Dans une vie, on a toujours une ou deux très belles rencontres.

Très important, il y a aussi la face cachée. On le ressentait un peu dans Les oubliés du dimanche mais avec Changer l’eau des fleurs, je suis vraiment allée au bout. Sans rien révéler de Philippe, le mari disparu de Violette qui est parti un matin et n’est jamais revenu, on va découvrir ses autres vérités et je crois que c’est ça aussi Changer l’eau des fleurs, la part d’ombre de chacun d’entre nous. On a tous une part d’ombre, une part de mystère. Je crois que c’est aussi ça que j’ai voulu faire ressurgir à partir de ces histoires de vivants et de morts. Philippe, c’est presque le personnage principal caché de Changer l’eau des fleurs.

Puis, on a tous envie d’aller boire un café chez Violette. Ma fille m’a dit « maman, tu vas créer des vocations, on a envie de devenir garde-cimetière ». On a envie de cette et d’aller boire un porto ou un café chez elle, d’aller rire avec les fossoyeurs.

N°4 : L’écriture de Changer l’eau des fleurs a duré presque trois ans puisqu’il est sorti en février 2018 alors que Les oubliés du dimanche a été publié en mai 2015. Comment vous organisez-vous pour écrire ? Vous prenez le temps d’écrire, de produire. L’écriture est-elle un processus qui demande du temps de réflexion ?

Figurez-vous, il s’est passé trois ans, mais entre-temps, Les oubliés du dimanche vient d’obtenir son quatorzième prix littéraire. Il s’est passé trois ans mais en fait, ce n’est presque rien parce que j’ai accompagné ce premier roman un peu partout en France.

Je peux écrire aux moments où je ne suis pas en train d’écrire de scénario avec Claude [son mari] donc je me lève le matin et je travaille à peu près de 9 heures à 14 heures. Quand je suis en production pure, en écriture, au bout de 3 heures 30, je suis exsangue et je suis obligée de faire autre chose. En revanche, en période de correction, je peux travailler beaucoup plus longtemps. Je me mets quelques notes à droite et à gauche, je m’envoie des textos quand je pense à un truc, j’ai deux/trois obsessions et après, je les développe ou pas.

Pour Changer l’eau des fleurs, je suis allée voir un monsieur qui a des pompes funèbres et un fossoyeur et après, j’ai inventé cette héroïne en pensant à plusieurs femmes. Pas quelqu’un de précis. J’avais envie de faire un beau portrait de femme.

Je ne suis pas super productive et en même, si. Je ne cherche pas non plus la production, ce n’est pas ce que je privilégie. J’ai envie de prendre le temps. J’ai besoin d’aller au bout et puis, j’ai le baby-blues après un roman donc il faut laisser le temps. Chacun a sa propre tambouille, en tout cas moi, il me faut du temps.

N°5 : Même si la sortie de Changer l’eau des fleurs est encore relativement proche, aurons-nous la chance de vous relire dans les années qui suivent ? Avez-vous des idées qui commencent à germer pour une prochaine histoire ?

Je pense que je ne vais pas tarder à commencer à écrire le troisième. J’ai quelques idées, depuis quelques mois, ça commence. Je veux voir ce que ça donne et pour que je vois ce que ça donne, il faut que je me mette à écrire. C’est comme ça que je vois si cela fonctionne ou pas. Je ne fais pas de plan, j’ai juste la fin. Je sais où je vais, je nourris mon écriture en écrivant.

N°6 : Les oubliés du dimanche s’est même expatrié à l’étranger. Comment vivez-vous ce succès ?

C’est surréaliste pour Les oubliés du dimanche. Il a été traduit en Allemagne et en Italie mais je n’y suis pas allée. Changer l’eau des fleurs va être traduit en allemand et là, je vais vraiment demander à y aller. J’ai envie d’aller en parler en Allemagne. Je pense que c’est fondamental, d’y aller et d’en parler aux gens. Il y aura un traducteur parce que je ne sais pas parler allemand. Comme je pense que le thème du cimetière est relativement universel, je m’y attendais un peu. Des cimetières, il y en a partout. Des gens qui partent, des gens qui restent, comment on compose avec le décès d’un proche. C’est universel comme thème.

N°7 : Les retours sur vos deux romans ont été dithyrambiques. La plume a grandi, vous étiez allée encore plus loin dans ce que vous aviez envie de raconter. Les retours sur vos écrits sont-ils précieux pour l’écriture ? Comment se saisir de ces retours pour écrire ?

C’est magique ! Je crois que j’ai écrit Changer l’eau des fleurs grâce à tous les retours que j’ai eus sur Les oubliés du dimanche. C’est-à-dire que les lecteurs me portent, ils me donnent du souffle, la force d’y aller. Avoir autant de retours positifs, ça m’a vraiment portée. Changer l’eau des fleurs a eu un destin différent. Quand j’en suis arrivée à la moitié, je l’ai fais lire en même temps à mon éditrice, ma fille et à mon mari. J’avais peur d’avoir pris trop de risques. Les trois m’ont dit que c’était génial, m’ont dit d’aller au bout et ça m’a donné un souffle incroyable pour le terminer. J’ai besoin de l’extérieur, c’est très important.

N°8 : Enfin, si vous deviez conseiller des romans à vos lecteurs, des romans qui vous ont marqués ; quels seraient-ils ?

Je suis allée au festival du premier roman de Chambéry, il y avait des petits romans que je conseillais aux gens. Mal de pierre de Milena Angus qui m’a beaucoup marqué, que j’ai adoré, Les visages de Jesse Kellerman, Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel, Les souvenirs de David Foenkinos, Les lisières d’Olivier Adam, Les déferlantes de Claudie Gallay que j’ai lu plusieurs fois. Ce sont les romans qui ont vraiment marqués ma vie. Mal de pierre m’a beaucoup servie dans l’écriture. D’ailleurs, à un moment, dans Les oubliés du dimanche, je fais un hommage. Justine lit Mal de pierre à Hélène et après, elle le prête à Roman.

Quand j’étais jeune et qu’un roman me plaisait, je partais exprès une demi-heure avant et dans le métro, je m’arrêtais au milieu du trajet pour lire et ensuite, je repartais. Je racontais à mes enfants que cela faisait très longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Cela fait longtemps que je n’ai pas eu un coup de foudre absolu sur un roman. J’attends. Ce que je voudrais, c’est des choses merveilleusement bien écrites avec une véritable intrigue et un attachement aux personnages. C’est assez compliqué en fait mine de rien.

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Un grand merci Valérie pour votre douceur, votre sincérité et cet entretien. Il a été réalisé la veille de la remise du Prix Maison de la Presse pour lequel Changer l’eau des fleurs a été primé. Les oubliés du dimanche, quant à lui, a remporté son quatorzième prix littéraire cette année. Ils sont tous les deux disponibles chez Albin Michel et Le Livre de Poche pour Les oubliés du dimanche.

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